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 A propos de la question de l’organisation : Lénine et Rosa Luxemburg


الخميس 17 كانون الثاني (يناير) 2008

Daniel Bensaïd et Alain Naïr


«La question de l’organisation d’un parti révolutionnaire ne peut être développée qu’à partir d’une théorie de la révolution elle-même. Ce n’est que lorsque la révolution est devenue la question du jour, que la question de l’organisation révolutionnaire fait irruption avec une nécessité impérieuse dans la conscience des masses et de leurs porte-parole théoriques.» Georg Lukacs (Histoire et Conscience de Classe, p. 335).

Le courant antistalinien qui se développe aujourd’hui dans les nouvelles avant-gardes réhabilite Rosa Luxemburg comme théoricienne du mouvement ouvrier. La critique des bureaucraties ouvrières puise dans son œuvre références et citations.

En fait l’engouement luxemburgiste va parfois jusqu’a triturer et torturer Rosa pour y trouver une théorie de l’organisation alternative à la théorie léniniste. La communauté de préoccupations explique ce penchant: les écrits de Rosa Luxemburg sont presque tous placés sous le signe de la lutte contre la social-démocratie allemande fortement bureaucratisée; la nécessité de comprendre aujourd’hui le phénomène des bureaucraties ouvrières, de leur assise sociale, de leur cohésion internationale conduit aux thèses luxemburgistes comme à l’interprétation la plus limpide, à la théorie libératrice de l’énergie des masses.

Pourtant on ne saurait trouver chez Rosa Luxemburg qu’ un contrepoint fragmentaire à la démarche léniniste: les soubresauts affectifs et les trivialités s’y mêlent; il en résulte une arlequinade bariolée, séduisante de fantaisie peut-être mais qui ne saurait être prise pour une théorie de l’organisation. Dans un débat où des modes passagères nuisent parfois à la rigueur politique, il n’est pas inutile de revenir aux textes. Sans enlever a Rosa son mérite, on peut ainsi le situer à sa plus juste valeur.

1. LA DEMARCHE LENINISTE

1) Caractériser la formation sociale

L’œuvre de Lénine présente l’avantage de décomposer dans le temps l’élaboration d’une théorie de l’organisation. Au fil des polémiques contre les populistes, les économistes, les menchévistes, les liquidateurs, émergent les principes et les fondements de sa théorie.

Comme le souligne Lukacs, la question de l’organisation devient réellement une question d’actualité lorsque la révolution elle-même est à l’ordre du jour, lorsqu’elle n’est plus un simple rêve compensateur, mais le but unifiant de toutes les luttes quotidiennes. C’est bien ainsi que le conçoit Lénine. Dans ses premiers écrits, de 1894 à 1898, il s’attache à définir la nature de la révolution qui vient : quelle est la formation sociale contre laquelle il combat? Quel Etat doit être détruit? Quelle classe doit être vaincue?

Pour répondre à ces questions et œuvrer au déclenchement d’une crise révolutionnaire, Lénine distingue soigneusement le niveau théorique du niveau politique, il distingue la compréhension théorique de la crise révolutionnaire et sa manifestation politique. A considérer l’enchaînement des modes de production en tant que systèmes théoriquement élaborés, subsumant une variété de formations sociales concrètes, on peut concevoir entre deux modes de production une discontinuité, non une crise. Il ne peut y avoir de crise d’un modèle théorique, mais seulement d’une société politique où sont en jeu des forces réelles.

Le mode de production capitaliste, tel que Marx l’a construit et en a dégagé les lois à partir de la formation sociale anglaise du XIX° siècle, n’a pas d’existence réelle. Il constitue un objet abstrait-formel avec lequel aucune formation sociale concrète ne coïncide absolument. Poulantzas considère une formation sociale comme «le chevauchement spécifique de plusieurs modes de production purs;- il ajoute que "la formation sociale construit elle-même une unité complexe à dominante d’un certain mode de production sur les autres qui la composent» (1). La crise révolutionnaire qui structure l’horizon de l’organisation révolutionnaire n’est donc pas la crise d’un mode de production. La seule crise dont il peut être question est celle d’une formation sociale déterminée où les contradictions du mode de production prennent vie et s’actualisent au travers des forces sociales réelles qui y sont impliquées. Cette distinction élémentaire n’est pas sans conséquences sur le débat entre Lénine et Rosa Luxemburg.

Lénine s’est appliqué à définir avec précision la nature et la dominante de la formation sociale russe. Dès les années 1890, il se consacre à son étude précise; il dépouille avec patience les statistiques des zemstvos. Dès ses premières œuvres, il définit ainsi le point d’amarrage dont vont dépendre par la suite toutes les variations stratégiques et tactiques, en parti- culier son attitude de principe sur le problème de l’organisation. Le développement du capitalisme en Russie porte témoignage de ce travail considérable dont les conclusions constituent pour l’avenir le point de repère et le fondement premier auquel Lénine se réfère à tout propos.

Dans Ce que sont les amis du peuple, écrit en 1894, avant que Le Développement ne soit rédigé, les conclusions sont déjà fermement acquises : «L’exploitation des travailleurs en Russie est partout capitaliste par son essence si l’on néglige les survivances en voie de disparition de l’économie basée sur le servage». Il en tire toutes les conséquences, et en particulier qu’il est «impossible de trouver en Russie une branche quelque peu développée de l’industrie artisanale qui ne soit organisée selon le mode capitaliste (2) »

Ces certitudes acquises servent dès lors de base à toute la stratégie politique: c’est bien contre une formation sociale à dominante capitaliste et non féodale (même si les survivances féodales restent importantes) que luttent les révolutionnaires russes. En 1894, cela n’a rien d’une évidence. Lénine tient à le souligner en posant comme premier point du projet de programme du P.O.S.D.R. : « La production marchande se développe de plus en plus vite en Russie et le mode de production capitaliste y acquiert une position de plus en plus dominante (3). »

Ainsi dès les premières années de lutte, Lénine définit l’adversaire qu’il affronte. Toujours cette clarté théorique demeurera et présidera aux méthodes d’analyse et aux choix tactiques. Les révolutionnaires russes combattent le capitalisme; leur stratégie d’alliances tient compte du développement inégal des modes économiques impliqués dans la société russe; mais jamais ils n’oublient que la crise qu’ils préparent est celle du capitalisme. Les analyses du jeune Lénine sont encore à 1a source de son interprétation de la révolution russe dans La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky :
-  « Tout s’est passé exactement comme nous l’avions dit. Le cours de la révolution a confirmé la justesse de notre raisonnement. D’abord, avec toute la paysannerie contre la monarchie, contre les propriétaires fonciers, contre la féodalité (et la révolution reste par là bourgeoise, démocratique bourgeoise). Ensuite, avec la paysannerie pauvre, avec le semi-prolétariat, avec tous les exploités contre le capitalisme, y compris les paysans riches, les koulaks, les spéculateurs; et la révolution devient par là socialiste. Vouloir dresser artificiellement une muraille de Chine entre l’une et l’autre, vouloir les séparer autrement que par le degré de préparation du prolétariat, c’est dénaturer monstrueusement le marxisme, l’avilir, lui substituer le libéralisme. (4) »

La voie suivie est donc claire. Compte tenu que l’objectif défini demeure le renversement du capitalisme, mode dominant de la formation sociale russe, les sociaux-démocrates contractent une alliance avec la paysannerie, alliance temporaire pour détruire le despotisme et liquider les séquelles de féodalisme. Les divers programmes agraires de Lénine s’efforcent de définir la base correcte de cette alliance. Mais la lutte contre le féodalisme et l’autocratie ne constitue dès lors qu’un moment non isolable de la lutte anticapitaliste qui reste l’objectif principal.

2) Définir le sujet historique

Dans le Capital, Marx souligne que le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité ou comme procès de reproduction, ne produit pas seulement de la marchandise, ni seulement de la plus-value, « il produit et reproduit le rapport capitaliste lui-même : d’un côté le capitaliste, de l’autre le salarié.» Le système qui se reproduit lui-même engendre ses propres crises et ses propres contradictions, suscite des points de rupture qui peuvent se manifester sous forme de crises économiques. Mais une crise économique n’est pas forcément révolutionnaire. Elle peut faire partie des mécanismes d’auto-régulation du système; avoir seulement fonction «purgative ». Après la crise, les stocks épongés, les entreprises archaïques éliminées, l’économie capitaliste repart sur une base assainie. Lukacs insiste sur cet aspect de la crise: « seule 1a conscience du prolétariat peut montrer comment sortir de la crise capitaliste. Tant que cette conscience n’est plus là, la crise reste permanente, revient à son point de départ, répète la situation (5) ».

La crise économique d une formation sociale à dominante capitaliste a donc une fonction aperturale mais non décisive. Elle constitue le point de bascule où peut s’ébaucher un nouveau système. Mais elle participe encore de l’auto-régulation du système initial. Cette crise peut tout au plus inaugurer une situation révolutionnaire; lle ne devient elle-même révolutionnaire, c’est-it.-dire dépassable dans le sens de la révolution, que par un sujet qui l’assume et prenne en charge le processus de transformation sociale. C’est encore ce qu’exprime avec limpidité Lukacs dans sa réponse à tous les fatalistes qui attendent leur salut de la dernière crise du capitalisme: «la différence qualitative entre ]a dernière crise du capitalisme, sa crise décisive, et ses crises antérieures, ne réside pas dans une simple métamorphose de leur extension et de leur profondeur, bref de leur quantité ou qualité. Ou plutôt, cette métamorphose se manifeste en ceci que le prolétariat cesse d’être simple objet de la crise et que se déploie ouvertement l’antagonisme inhérent à la société capitaliste (6). »

La crise affecte donc une formation sociale déterminée; mais elle ne devient révolutionnaire que lorsqu’un sujet œuvre à son dénouement en s’attaquant à l’Etat, cible stratégique, verrou par lequel sont maintenus en place des rapports de production devenus camisole de force pour les forces productives. Ayant déterminé la nature de la révolution qui vient, pour la dénouer victorieusement, Lénine s’attache à lui définir son sujet.

Sur ce point, Lénine distingue soigneusement le sujet théorique-historique de revolution (le prolétariat en tant que classe qui relève du mode de production) et son sujet politique-pratique (l’avant-garde qui relève de la formation sociale) qui représente non pas le prolétariat «en soi», dominé économiquement, politiquement et idéologiquement, mais le prolétariat « pour soi », conscient de sa propre place dans le processus de production et de ses propres intérêts de classe. C’est là l’une des idées-force de Que Faire où Lénine distingue « spontanéité et spontanéité». Il voit dans la spontanéité «l’élément embryonnaire du conscient ». Mais il affirme maladroitement des degrés de conscience. Il dif- : férencie une spontanéité brumeuse et asservie ;d’ une spontanéité libérée et fécondée par les luttes de l’avant-garde; une expérience spontanée des masses, demeurant sur le terrain du système, d’une expérience pratique qui 1 tire son sens de la présence d’une avant-garde. Il affirme que la conscience social-démocrate ne peut venir que du dehors aux ouvriers, des intellectuels révolutionnaires porteurs de la connaissance et de la compréhension globale du procès de production. Par elle-même, la classe ouvrière ne peut arriver i qu’à la conscience « trade-unioniste ».

Dans la crise révolutionnaire, les deux sujets sont impliqués. Le sujet théorique parce qu’il est la condition de possibilité de l’ordre social à venir, et le support de la stratégie révolutionnaire ; le sujet politique, le parti, parce qu’il élabore et assume la tactique de cette stratégie. Lénine s’est astreint à la double tâche de définir le sujet théorique de la révolution visée et de lui donner le sujet politique capable de s’en acquitter. Définir et présenter le prolétariat comme la classe sociale investie de la mission historique révolutionnaire, telle est la préoccupation constante de ses premiers écrits. Au moment même où il caractérise comme capitaliste la formation sociale russe, il éclaire l’autonomie en tant que classe du prolétariat, seul capable de résoudre les contradictions d’une telle société. Jamais dans les alliances ou les projets de programme, il n’omet de réaffirmer le rôle indépendant du prolétariat. Dès 1894, il établit que « seuls les bourgeois peuvent oublier que, derrière les intérêts solidaires du peuple tout entier contre les institutions moyenâgeuses, féodales, il y a l’antagonisme profond et irréductible de la bourgeoisie et du prolétariat au sein de ce peuple. »

Dans le même livre, il avance comme « thèse essentielle » que la «Russie est une société bourgeoise, que sa forme politique est un état de classe et que le seul moyen de mettre un terme à l’exploitation du travailleur est la lutte de classe du prolétariat. »

Il précise encore que «la période du développement social de la Russie où le démocratisme et le socialisme forment un tout indissoluble est révolue à tout jamais (7) » . Un an plus tard, dans «les tâches des social-démocrate russes ", il rappelle le principe selon lequel « seuls sont forts les combattants qui s’appuient sur les intérêts réels, bien compris, de classes déterminées ». Au nom de ce principe, il engage les social-démocrates à se rappeler toujours que le prolétariat est une classe à part qui demain peut se trouver opposée à ses alliés d’aujourd’hui. Grâce à une définition aussi précise de la nature de la révolution à venir et de son sujet théorique, toute confusion est exclue des programmes; dans le projet de 1899, Lénine propose «le soutien de la paysannerie ... dans la mesure où cette paysannerie est capable de mener une lutte révolutionnaire contre les vestiges du servage en général et contre l’absolutisme en particulier ". Dans le même projet, il insiste encore:

« deux formes essentielles de la lutte des classes s’entrelacent aujourd’hui dans la campagne russe :

a) la lutte de la paysannerie contre les propriétaires fonciers et les vestiges du servage ;

b) la lutte du prolétariat rural naissant contre la bourgeoisie rurale. Pour les social-démocrates, cette seconde lutte est bien entendu la plus importante mais ils doivent nécessairement soutenir la première pour autant que cela ne contredit pas les intérêts du développement social ».

C’est cette compréhension solidement assise, patiemment affinée, de la nature de la formation sociale russe et des classes qui y sont en jeu, qui permet à Lénine, dès les Thèses d’avril, de saisir l’enjeu réel de la crise révolutionnaire de 1917 : «Ce qu’il y a d’original dans la situation actuelle en Russie, c’est la transition de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir il la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et de compréhension du prolétariat, à sa deuxième étape qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie. »

3) Construire le sujet politique

Ces rappels sur la démarche léniniste pourraient paraître superflus si cette démarche ne sous-tendait toute la théorie léniniste de l’organisation. C’est toujours en référence à ces analyses que Lénine fonde les principes d’organisation. Ils définissent ce que doit être une organisation qui lutte contre un appareil d’Etat bourgeois centralisé pour le détruire. Par rapport il ces principes tout système d’organisation ne peut que constituer une dérogation. Les principes constituent la stratégie de l’organisation, dont le système n’est que l’application tactique.

C’est ce qui échappe à Rosa Luxemburg. Et par-là même elle manifeste que sa compréhension de l’organisation ne se situe pas dans le même ordre : elle est beaucoup plus triviale, parfois émotionnelle. souvent infra-théorique. La nature même des métaphores qu’elle emprunte en témoigne parfois. Elles relèvent d’un vitalisme naïf, d’un naturalisme organisationnel : « En arrêtant les pulsations d’une saine vie organique, on débilite le corps et on diminue sa résistance ... Un mouvement ouvrier si plein de sève (8).. •» Parallèlement, à ]a vitalité naturelle inhérente au mouvement ouvrier, elle oppose la grisaille académique de ses directions : « aucune formule rigide ne peut suffire ... ; la baguette d’un maître d’école ... ; l’ultra centralisme défendu par Lénine apparaît comme imprégné, non point d’un esprit positif et créateur, mais de l’esprit stérile du veilleur de nuit. Tout son souci tend à contrôler l’activité du parti, et non à le féconder; à rétrécir le mouvement plutôt qu’à le développer ; à le juguler, non à l’unifier (9) »

Dans son simplisme enthousiaste, nourri par la polémique contre la social-démocratie allemande, elle va jusqu’à dénaturer ou inverser les argumentations de Lénine. Elle lui rétorque que s’il veut éviter l’influence pernicieuse et dissolvante des intellectuels sur le parti, la formule bolchévique atteint le contraire de ce qu’elle vise : elle place à la tête du parti une « cuirasse bureaucratique» composée d’une «élite intellectuelle assoiffée de pouvoir ». En fait, ce n’est jamais en ces termes que raisonne Lénine. Il ne parle pas abstraitement de l’influence néfaste des intellectuels, mais du principe organisationnel de décentralisme, comme principe émoussant. Les intellectuels n’interviennent que comme agents privilégiés de cette dissolution de l’organisation impliquée par le principe de décentralisme.

Le problème est qu’en la matière Lénine et Rosa ne parlent pas le même langage, ce qui cependant n’empêche nullement celle-ci de s’exprimer sur l’organisation de type léniniste en brandissant haut la bannière pure de la «liberté "’, de la "démocratie’" contre les positions «extrêmes» de Lénine. Nul doute en effet: l’organisation prônée par Lénine «blanquiste», n’aura plus aucun rapport avec les masses puisque «l’ultra-centralisme» léniniste l’amènera au conservatisme, à l’inhibition. Bien plus, la centralisation accentue, selon Rosa, la « scission entre l’élan des masses et les hésitations de la social-démocratie (10)» et donc, « ce qui importe, c’est de maintenir vivante dans le parti l’appréciation politique correcte des formes de lutte correspondant à chaque circonstance, le sens de la relativité de chaque phase de la lutte et de l’inéluctabilité de l’aggravation des tensions révolutionnaires » (11). Cette critique la porte à rejeter le système d’organisation proposé par Lénine et à s’accommoder d’un accord ’sur le principe d’organisation. Outre le fait que la séparation établie par Rosa entre centralisme et démocratie, leur opposition mécanique, relève plus d’un hégélianisme mal digéré que de la dialectique marxiste, elle opère une confusion malheureuse en admettant le principe d’organisation sans en accepter le système. Et cela relève d’un même péché : c’est une métaphysique pavée de bonnes intentions. La théorie léniniste de l’organisation porte justement cette caractéristique que le système proposé est nécessairement logique par rapport au principe et de ce principe découle nécessairement ce système d’organisation. Dès lors, il est clair que toute critique sur le «système» porte la marque d’un désaccord sur le principe d’organisation. Désaccord qui existe entre Rosa et Lénine. C’est que Rosa, logique avec elle-même, pose le problème du parti en fonction d’une analyse propre de la société capitaliste. -Pour elle, le capitalisme court inévitablement à la catastrophe. Les contradictions, s’aggravant sans cesse, au profit d’« une infime minorité de la bourgeoisie régnante » (12) font que, d’une part le prolétariat est spontanément révolutionnaire, d’autre part son parti ne peut être que le «point de ralliement organisationnel » (13) de toutes les couches mises en mouvement contre la bourgeoisie par cette évolution. Dans cette problématique - classe révolutionnaire organiquement déterminée contre classe réactionnaire –le parti est le produit de_la crise révolutionnaire et non un élément nécessaire comme le demontre Lénine, dans le cas de la formation sociale capitaliste. Ainsi, cette vision simplement tragique du capitalisme conduit Rosa a surestimer le mouvement de masses, à sous-estimer la nécessité et le rôle du parti dans le système capitaliste. Ce qui lui permet de bricoler un empirisme organisationnel forcené, de relativiser la question de l’organisation en circonscrivant à la Russie les thèses léninistes : "il s’agit en Russie d’une première tentative; il est douteux qu’un statut puisse prétendre à l’infaillibilité : il faut qu’il subisse d’abord l’épreuve du feu ". Elle ne comprend pas qu’il s’agit de tout autre chose. Ce que pourtant Lénine précise avec clarté: "La camarade Luxemburg dit que dans mon livre s’est dessinée fortement et nettement la tendance vers un centralisme ne tenant compte de rien. La camarade Luxemburg présume de cette façon, que je défends un certain système d’organisation contre un certain autre. Mais la réalité est différente. Tout au long du livre, de la première à la dernière page, je défends les principes élémentaires de tout système d’organisation du Parti quel qu’il soit. Mon livre analyse la différence non entre tel ou tel système d’organisation, mais la façon dont il faut soutenir, critiquer et corriger tout système, sans contrevenir aux principes du Parti (14)".

Ayant élucidé le problème de savoir quel est le sujet théorique de la révolution qui vient - non pas le "peuple" mais le prolétariat- Lénine consacre toute son énergie militante à lui donner le sujet politique indispensable. Sans cesse il s’efforce de délimiter l’avant-garde et de la regrouper dans 1eparti social-démocrate. Donner au prolétariat le rôle moteur dans la révolution, c’était lutter contre les populistes; cela signifiait comprendre la nature de la révolution sans pour autant s’en donner les moyens. Parmi ceux qui admettent alors le rôle historique du prolétariat, tous ne comprennent pas quelle arme lui est pratiquement nécessaire pour « devenir ce qu’il est" : une classe.

Contre les économistes, Lénine démontre que, spontanément, le prolétariat ne parvient pas à s’arracher au terrain de la lutte-économique. Il affirme que «la lutte des ouvriers ne devient lutte de classe que lorsque tous les représentants d’avant-garde de l’ensemble de la classe ouvrière de tout le pays ont conscience de former une seule classe ouvrière et commencent à agir non pas contre tel ou tel patron, mais contre la classe des capitalistes tout entière et contre le gouvernement qui la soutient (15)». Il admet bien que les organisations social-démocrates locales constituent le fondement de toute l’activité du parti; mais si elle demeure l’activité«d’artisans isolés », on ne pourra l’appeler «social-démocrate» car elle n’organisera ni ne dirigera la lutte de classe du prolétariat.

Contre les menchéviks dès 1903, contre la théorie de l’organisation procès dès 1905, contre les liquidateurs en 1907, ce sont toujours les mêmes principes d’organisation que défend Lénine, toujours la même idée du Parti. Il est l’instrument par lequel la fraction consciente de la classe ouvrière accède à la lutte politique et prépare l’affrontement avec l’Etat bourgeois centralisé, clef de voûte de la formation sociale capitaliste. L’organisation ainsi conçue comme sujet politique n’est pas une pure forme: elle est le creuset d’une volonté politique collective qui s’exprime par une théorie en perpétuel chantier et un programme de lutte. La sélection des militants et le centralisme en constituaient deux normes fondamentales. Non par goût mais par nécessité : une nécessité qu’on ne comprend qu’en confrontant l’organisation avec son objectif : la révolution. &&

2. L’ORGANISATION A L’EPREUVE DE LA CRISE REVOLUTIONNAIRE l

1) Les tentatives de définition

A plusieurs reprises, surtout dans La faillite de la Deuxième Internationale et dans La Maladie Infantile du communisme, Lénine s’est efforcé de définir la notion de crise révolutionnaire. Il énumère les critères descriptifs dont l’appréciation demeure subjective; il cerne une notion plutôt qu’il ne fonde un concept. Dans La Faillite ces critères sont une première fois énumérés; Lénine s’attache à définir les « indices d’une situation révolutionnaire » :

a) l’impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée; ... la base ne veut plus vivre comme avant et le sommet ne le peut plus;

b) « aggravation plus qu’à l’ordinaire de la détresse et de la misère des classes opprimées » ;

c) « accentuation de l’activité des masses ».

Lénine apprécie ainsi « l’ensemble des changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire». De l’appréciation d’une situation révolutionnaire ainsi définie, l’impressionisme n’est pas exclu. Et ce d’autant moins que les critères énoncés ne sont pas envisageables isolément mais dans leur interdépendance; ils se conditionnent réciproquement. Dans La Maladie Infantile, Lénine insiste davantage, comme second critère, sur le ralliement au prolétariat des classes moyennes. Ce ralliement ne peut être considéré comme un phénomène en soi, mais dans sa relation aux autres phénomènes requis : le raliement des classes intermédiaires est d’autant plus résolu que le prolétariat se montre plus déterminé dans sa lutte. La définition léniniste de la situation révolutionnaire fait donc intervenir un jeu d’éléments en interaction complexe et variable dont on ne saurait donner une analyse rigoureusement objective. La démarche de Trotsky dans l’Histoire de la révolution russe est analogue; il y reprend à son compte les critères léninistes en insistant explicitement sur «la réciprocité conditionnelle des prémisses ».

Si l’estimation objective d’une situation révolutionnaire paraît sujette à caution, l’intervention d’un ultime facteur, qui unifie les différents facteurs et concrétise leur interaction, en corrige les dangers. Trotsky le considère comme la condition, dernière dans le dénombrement, mais non dans l’importance, de la conquête du pouvoir : «le parti révolutionnaire comme avant-garde unie et trempée de la classe ». Quant à Lénine, il fait de cette dernière condition te point de différenciation entre la situation révolutionnaire et la crise révolutionnaire, qui existe seulement dans le cas où à tous les changements objectifs énumérés vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : « la capacité en ce qui concerne la classe révolutionnaire de mener des actions de masses assez vigoureuses pour briser l’ancien gouvernement qui ne tombera jamais, même à l’époque des crises, si on ne le fait pas choir ".

Ainsi l’organisation révolutionnaire dépasse les tâtonnements des différents critères, elle les noue entre eux et les unifie. Point de leur intersection, elle abolit la juxtaposition. La faiblesse du sommet, le ralliement des classes moyennes, l’impatience de la base deviennent sa force. La condition de succès de la crise ne réside plus dans l’un ou l’autre des éléments objectifs, mais au cœur même du sujet qui les synthétise en les intériorisant. Son nœud n’est plus dans la diversité non mesurable qui esquisse la situation révolutionnaire mais dans l’organisation qui unifie cette diversité, l’intériorise, et la dépasse.

Par elle le prolétariat n’est plus une donnée maîtrisée, aux variation prévues par le calcul bourgeois des probabilités. Il devient une volonté qui s’exprime, mon plus un simple objet dans le champ social mais un sujet, une inconnue qui hypothèque a tout jamais les plans de la classe dominante. Pour jouer réellement ce rôle, l’organisation révolutionnaire ne doit pas se présenter comme une accumulation fluide d’individus, mais comme un corps constitué, cohérent, ayant une densité suffisante pour rester en travers du gosier de la bourgeoisie. Elle n’est pas une simple pièce occupant une case vide sur l’échiquier politique. Par sa seule présence elle en modifie tout le rapport de force. Même s’il s’agit d’un simple pion. A plus forte raison s’il s’agit d’un Roi.

2) La crise révolutionnaire comme épreuve de vérité

La crise révolutionnaire éclaire d’une lumière nouvelle la lutte des classes et en ramène les protagonistes à leur juste valeur. Dans l’entre-déchirure de la crise, on soupçonne l’avènement fugace de la vérité : « la guerre abat et brise certains hommes, elle en trompe et éclaire certains autres, comme le fait du reste toute crise dans la vie d’un homme ou dans l’histoire d’un peuple» (Lénine).

a) Pour l’organisation

Lénine rappelle en toute occasion que la social-démocratie est la fusion du mouvement ouvrier et du socialisme. « Coupé de la social-démocratie, le mouvement ouvrier dégénère et s’embourgeoise véritablement ». On pourrait ajouter que coupé des luttes ouvrières, le socialisme perd pied et s’embourgeoise de même; il s’y alimente de « l’instinct» de classe révolutionnaire. Le parti constitue un pont entre la conscience balbutiante du prolétariat et le rôle qui lui est théoriquement dévolu. Il constitue la médiation nécessaire entre le concept de classe ouvrière et sa réalisation pratique, aliénée, dans la société capitaliste. C’est pourquoi « la tâche du parti n’est pas d’imaginer de toute pièce des moyens inédits de venir en aide aux ouvriers, mais de les aider dans les luttes qu’ils ont déjà engagées ... de développer leur conscience de classe. »

La tâche du parti, c’est de tenir bien les deux pôles complémentaires entre lesquels il s’écartèle : la compréhension théorique du procès de production, du rôle du prolétariat, de la révolution d’une part, la liaison concrète avec les luttes quotidiennes des ouvriers d’autre part. C’est entre ce double appui qu’il fonde sa stratégie. En même temps que « l’incarnation visible de la conscience de classe du prolétariat », le parti est le vivant témoignage de l’écart entre le rôle théorique du prolétariat et sa conscience mystifiée par l’idéologie dominante.

Ainsi conçue, l’organisation n’est pas un pur diamant de même que la théorie n’est pas une pure science. L’organisation intériorise les contradictions du système dans lequel elle s’enracine. Le phénomène de l’opportunisme dans la II° Internationale en porte témoignage. Sur l’analyse des bases sociales de cet opportunisme, les thèses de Lénine et de Rosa se recoupent largement. Tous deux insistent sur le légalisme parlementaire des longues périodes de paix relative; il suscite l’apparition d’une couche de représentants professionnels de la classe ouvrière, ministrables et sensibles aux flatteries de la bourgeoisie. Ce personnel politique s’appuie sur l’aristocratie ouvrière et la petite bourgeoisie intellectuelle, engraissés des miettes des pillages coloniaux.

Mais Rosa élabore un argument beaucoup plus subtil qui touche à l’existence même de l’organisation: le phénomène du conservatisme d’organisation. Lénine l’avait entrevu dans La Faillite sans le théoriser: « Les partis grands et forts ont eu peur de voir leurs organisations dissoutes, leurs caisses saisies, leurs dirigeants arrêtés. » Rosa va beaucoup plus loin pour saisir la portée du problème. Elle remonte à la situation même de l’organisation révolutionnaire dans la société capitaliste : la défense des privilèges octroyés, la contagion des mœurs parlementaires ne suffisent pas pour expliquer l’opportunisme. Rosa fait remonter les avatars de l’organisation à une contradiction fondamentale qu’elle exprime à plusieurs reprises : Dans Marxisme contre Dictature : «Le Mouvement universel du prolétariat pour son émancipation intégrale est un processus dont la particularité réside en ce que, pour la première fois depuis que la société avilisée existe, les masses du peuple font valoir leur volonté consciemment, a l’encontre de toutes les classes gouvernantes, tandis que la réalisation de cette volonté n’est possible que par-delà les limites sociales en vigueur. Or, les masses ne peuvent acquérir et fortifier en elles cette volonté que dans la lutte avec l’ordre constitué, c’est-à-dire dans les limites de cet ordre. D’une part la masse du peuple, d’autre part un but situé au-delà de l’ordre social existant; d’une part la lutte quotidienne et d’autre part la révolution, tels sont les termes de la contradiction. »

Dans Réforme et Révolution elle rappelle les deux écueils du mouvement social-démocrate : « ... entre abandon du caractère de masse et abandon du but final, entre retombée à l’état de secte et culbute dans le mouvement réformiste bourgeois, entre anarchie et opportunisme ». Il en résulte au sein de l’organisation révolutionnaire l’existence de courants rivaux, l’un fidèle à la révolution, d’autres en proie aux tentations sectaires ou opportunistes. Ainsi l’organisation révolutionnaire n’a-t-elle pas seulement à se blinder pour l’assaut - car dans cette perspective un certain conservatisme est la condition même d’une nécessaire stabilité. Elle ne peut se constituer en corps absolument étranger au système. Elle mène toujours simultanément en son propre sein une lutte permanente contre les déviations opportunistes, « l’héritage du capitalisme ».

Dans sa lutte quotidienne même ses victoires lui sont fruits empoisonnés : chaque terrain conquis «devient en même temps un bastion contre les progrès ultérieurs de plus vaste envergure ».

En fait l’organisation n’est jamais une pure lame d’acier trempé. Elle est plutôt différentielle. Elle prend pied dans l’entre-deux qu’elle mesure : ce qui sépare la classe comme sujet théorique de sa spontanéité pratique asservie. Le principe du centralisme démocratique est le signe même de cette position contradictoire de l’organisation enracinée dans le système qu’elle doit détruire et dépasser. Le centralisme démocratique est l’expression conciliatrice et contradictoire de la mise en forme de la spontanéité révolutionnaire (des militants) dans le réseau centralisé de l’organisation. Il est ainsi évident que jamais la cohésion de l’organisation révolutionnaire n’est telle qu’elle traverse sans difficultés la crise, comme un corps homogène. La crise révolutionnaire n’affecte pas seulement le système qu’elle ébranle, mais aussi l’organisation qui s’y est constituée. Elle est pour l’organisation l’heure du grand dépouillement et des réajustements. Le parti bolchévik n’échappe pas à l’histoire; les articles publics de Zinoviev et Kamenev contre l’insurrection amènent Lénine à demander leur exclusion à l’automne 1917 : en avril, Lénine était minoritaire contre le Comité central. La crise révolutionnaire agit sur l’organisation comme un révélateur. Elle colore ses tares et délimite la fraction capable de conclure la crise par la révolution. Elle sert de patron sur lequel l’organisation provisoire se découpe et s’ajuste à la mesure de sa tâche historique. C’est pourquoi en 1905, Lénine ouvre toutes grandes les portes du parti...

b) Pour la théorie

De même que l’organisation n’est pas de pur acier, de même la théorie n’est pas une pure science. Dans la période de stagnation révolutionnaire se font jour des tendances scientistes dans le mouvement ouvrier. On se risque à considérer que la théorie dit la vérité, distinctement et hors des atteintes de l’histoire. Lénine est plus prudent qui constate après l’insurrection de 1905 : « La pratique comme toujours prend le pas sur la théorie.» Ce qui ne l’empêche pas de rappeler constamment que «la théorie de Marx est puissante parce qu’elle est vraie (16). Entendons-nous donc «Comme toujours »… il faudrait préciser : en période de crise.

La théorie est aussi la marque d’une différence. Entre l’idéologie et une vérité hypothétique. Elle est de l’ordre de la «vérité relative» que Lénine emprunte à Engels. Dans la crise révolutionnaire la rupture entre idéologie et vérité, jusque-là inextricablement mêlées, s’accuse et la théorie passe «au critérium de la pratique ». De l’écart entre la vérité et l’idéologie, la théorie est donc une mesure possible. Mais elle n’est pas la seule à pouvoir les relier d’un enjambement. Si elle est bien un moyen de surmonter le conservatisme d’organisation, une théorie prise trop au sérieux, voulant couler à toute force l’histoire dans les moules qu’elle lui destine, n’en constitue pas moins à la limite un danger. C’est pourquoi Lénine, même s’il attaque prioritairement tout problème sous l’angle de la théorie, ne se dispense pas pour autant d’en appeler au correctif de l’imagination révolutionnaire ; il y trouve un autre pont, moins rationnel certes en son architecture, que celui que la théorie lui ménage. Néanmoins, de l’idéologie à la vérité, le chemin de la fantaisie relaie parfois celui de la théorie et révèle des raccourcis auxquels répugne un tracé rigoureux. C’est là une autre image de Lénine que celle du pédagogue austère et froid qu’aime à camper Rosa. « Il faut rêver! »

Paradoxalement, c’est l’une des conclusions de Que Faire? « Il faut rêver» répète Lénine. Et il trace en quelques lignes le tableau burlesque des barbiches et des monocles de congrès, l’agressant pour cette incongruité. Il évoque les Martynov et les Kritchevski le poursuivant de leurs foudres : «un marxiste a-t-il le droit de rêver? ». Il leur répond par une longue citation sur la dialectique féconde du rêve et de la réalité, pour conclure: « des rêves de cette sorte, il y en a malheureusement trop peu dans notre organisation!»

De même que la crise révolutionnaire est l’heure de vérité pour l’organisation, de même elle est l’heure de vérité pour la théorie. Reste à savoir pourquoi.

c) Pour la formation sociale

Nous avons indiqué que la crise révolutionnaire n’affecte pas le mode de production mais la formation sociale. La structure à contradictions du mode de production constitue le ressort caché de cette crise. Le deuxième critère léniniste de la situation révolutionnaire porte témoignage de ce que la crise est bien crise de la formation sociale. Par le ralliement des couches moyennes au prolétariat, la formation sociale résorbe le chevauchement de modes de production dont l’existence des couches intermédiaires est la conséquence. Dans la crise, la formation sociale tend asymptotiquement à son mode de production dominant qui constitue sa vérité cachée. Rosa Luxemburg insiste dans L’accumulation du Capital sur le fait que le développement du capitalisme entraîne la désintégration des classes et couches intermédiaires. Plus la formation sociale capitaliste élimine les vestiges de féodalisme, plus elle tend vers le mode de production capitaliste, modèle abstrait produit par Marx, plus cette désintégration prend des formes véhémentes. Des couches toujours plus grandes se détachent de l’édifice apparemment solide de la société bourgeoise, déclenchant des mouvements qui peuvent accélérer beaucoup, par la violence avec laquelle ils éclatent, l’effondrement de la bourgeoisie. La crise révolutionnaire accélère le processus, met à vif les contradictions, ne laisse face à face que le prolétariat et la bourgeoisie, le salariat et le capital, tels que Marx les a théoriquement distingués comme les deux pôles nécessaires et irréductiblement antagoniques du mode de production capitaliste.

C’est parce que, dans le déchirement de la crise, la formation sociale tend à se réduire à son mode de production dominant, qu’elle est le lieu d’émergence du double pouvoir. Ayant étudié avec précision les leçons de 1905, Lénine répète sans cesse que «Les Soviets constituent un nouvel appareil d’Etat. » Il s’attaque violemment à Martov qui reconnaît les conseils comme organes de combat sans voir leur mission qui est de devenir appareil d’Etat. Dans la crise, les rapports entre l’avant-garde et les russes se modifient. Le prolétariat accède brutalement à la conscience de soi. Dans la temporalité propre de la crise, les masses apprennent plus en quelques heures qu’en vingt ans. Leur spontanéité asservie et mystifiée se mue en spontanéité révolutionnaire, fécondée par l’activité de l’avant-garde. Ce sont les Soviets, «la forme la plus poussée du Front Unique Ouvrier » (Trotski), et non le parti, qui sont les organes du pouvoir de classe prolétarien. Contrairement à ce que croient les ultra-gauchistes, à la différence du parti et du syndicat, les conseils ne sont pas une organisation permanente de la classe. Leur possibilité concrète d’exister dépasse le cadre de la société bourgeoise et leur simple présence signifie déjà la lutte réelle pour le pouvoir d’Etat, à savoir la guerre civile.

La crise révolutionnaire constitue donc le point de rupture où le prolétariat fait réellement irruption en tant que classe dans l’histoire, où «les masses prennent en main leur propre destin" et commencent à jouer le premier rôle. C’est parce que dans la crise révolutionnaire la formation sociale tend à coïncider avec son mode de production dominant, que l’organisation et la théorie y subissent l’épreuve de la pratique face au prolétariat qui pour la première fois s’ébranle et s’exprime en tant que classe. Faute de comprendre ce caractère spécifique de la crise révolutionnaire, la théorie de l’organisation s’égare et délire. A ce délire, Rosa n’échappe pas toujours. La crise agit comme un catalyseur, par lequel les différences s’accusent, le temps d’un accouchement. «Ce qui fait l’importance de toutes les crises, écrit Lénine, c’est qu’elles manifestent ce qui jusque-là étai